Beaumonts nature en ville


L’AVENIR DE LA VIE by contributeur
décembre 11, 2008, 8:52
Filed under: 5. LES ENJEUX ECOLOGIQUES, Biodiversité, Ouvrages

[LECTURES]

> par Pierre DELBOVE

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Edward O. WILSON

L’AVENIR DE LA VIE

(The Future of Life, 2002 pour l’édition américaine)

Éditions du SEUIL, Paris, février 2003 pour la traduction française de Christian JEANMOUGIN.

Ancien chercheur à l’université de Harvard, spécialiste renommé des fourmis, de la discipline appelée sociobiologie et de l’écologie, le biologiste Edward O. WILSON consacre un deuxième ouvrage de fond à une propriété caractéristique du monde vivant : la biodiversité. Celle qui produit de la pluralité, de la multiplicité, de l’abondance, en une confondante démesure de types et d’espèces vivantes. Celle qui a vu l’émergence d’une espèce suffisamment originale pour se croire unique, voire supérieure aux autres, comme au-dessus du lot : la nôtre, l’espèce humaine.

Le dessein et l’urgence de ce livre procèdent d’un double constat dont les termes s’affrontent :

– d’un côté, la biodiversité semble potentiellement infinie, et d’une prodigalité apparemment inépuisable : elle a résisté à toutes les « crises » de la biosphère qui l’ont vu dramatiquement s’effondrer ; et des millions d’années d’évolution l’ont façonnée indépendamment de l’Homme, bien avant que notre espèce n’apparaisse sur Terre.

– de l’autre, sous l’envahissement généralisé, l’exploitation incontrôlée, l’appropriation invétérée que l’Humanité semble en passe d’imposer à la biosphère, la biodiversité s’appauvrit, elle recule partout, et paraît même en train de s’écrouler à une vitesse inégalée.

WILSON centre donc son ouvrage sur la confrontation entre l’Homme et la biosphère, en essayant de préciser le rôle de celui-ci comme facteur et donc acteur majeur d’une décompensation de la biodiversité. Il en questionne les tendances probables, en scrute les chances possibles de redressement, et pèse donc les incertitudes que ferait peser ce dérèglement sur l’avenir de la vie, s’il était inéluctable.

Une citation en exergue résume déjà ce dilemme [que nous préférons traduire ainsi, Note du Lecteur (= NdL)] : « Le temps viendra où notre société vivra non de notre seul pouvoir de créer mais surtout de notre refus de détruire », John C. SAWHILL, président de The Nature Conservancy, 1990-2000.

Le prologue est rédigé comme une lettre à Henry THOREAU (1817-1862) en forme d’hommage confraternel, reconnaissant, d’un disciple déjà âgé à un compatriote et confrère disparu. WILSON reconnaît en lui le précurseur d’une certaine approche de la Nature et de l’écologie que sa quête existentielle exila bien au-delà des premiers pionniers, refusant leur dur rapport d’asservissement de la Nature qui en reléguait la beauté, la douceur aux fins fonds d’un éden perdu dans lequel la nation états-unienne s’est longtemps idéalement projetée. L’auteur se promène dans l’intimité de THOREAU, le suit pas à pas en un lieu où il s’installa pour vivre, au bord de l’étang de Walden, et réussit à tracer l’accomplissement comparé de leur vocation. On le sent comme tenté de faire revivre un être cher à travers son propre bagage sentimental, poétique, scientifique, philosophique et militant qu’il remet en héritage à tous les membres de sa communauté, celle des naturalistes biologistes écologistes engagés dans l’étude et la conservation de la Nature. Il s’en remet aussi à nous, communs lecteurs, personnes de bonne volonté, pour nous convier à les suivre dans ce combat qui marquerait la volonté de ne pas nous perdre, voire peut-être de ne pas tout perdre à laisser se perdre la Nature.

 

Le premier chapitre aborde les études les plus novatrices sur les conditions d’apparition et de maintien du monde vivant, selon une échelle démesurément tendue aux extrêmes allant de l’infiniment petit à l’infiniment grand, du microcosme des communautés microbiennes au macrocosme de la biosphère tout entière, voire au cosmos dans son ensemble.

WILSON recense d’abord les données et concepts les plus « exotiques » de la biologie et de l’écologie modernes, en s’intéressant successivement à :

–       la biologie de ces organisme dits extrémophiles, qui s’accommodent ou exigent des conditions physico-chimiques extrêmes, comme les températures surélevées ou très basses, l’hyperaridité,  l’hyperacidité, l’hypersalinité ;

–       des hypothèses et premières tentatives de validation de l’exobiologie : l’apparition et l’évolution dans l’Espace extraterrestre de molécules puis de microbes susceptibles de s’être ensuite déposés sur la Terre et de l’avoir ensemencée par panspermie en formes pré-biotiques ou en germes primitifs ;

–       une théorie faisant désormais pendant à la précédente, l’infrabiologie, basée sur la mise en évidence récente de communautés de microorganismes infrabiosphériques, formant des EMLS (= Écosystèmes Microbiens Litthoautotrophes Souterrains) : ils prospèrent à très grande profondeur dans la croûte terrestre, grâce à des métabolismes énergétiques basés uniquement sur des composés minéraux.

Et si ces microorganismes savaient échapper à tous les cataclysmes pouvant décimer la pellicule superficielle de la biosphère ? et si la conquête spatiale les retrouvait encroûtés dans des astres comme Mars, ou Europe (un satellite de Jupiter) ?

Dans les deux cas, ces êtres vivants les plus douées en fait de résilience constitueraient le vivier susceptible de (re)coloniser périodiquement notre biosphère, soit des profondeurs telluriques de la Terre, soit des confins extra-atmosphériques de l’Univers ! Leur réservoir suffirait à offrir à la biosphère son laboratoire de base indéfectible de biodiversité, pour des expériences pouvant sans cesse ressourcer l’évolution biologique.

L’auteur rend compte ensuite des théories et résultats les plus « holistiques » (intégrés à des niveaux les plus élevés possibles) sur l’écologie et la richesse globale de la biodiversité :

–       il remet à l’honneur l’hypothèse Gaïa, réinventée et fécondée dès 1972 par James E. LOVELOCK, qui, dans sa formulation « forte », fait de la biosphère un super-organisme à part entière, interagissant dans toutes ses parties pour réagir et favoriser la pérennité des écosystèmes, donc le maintien de la Vie. Mais il préfère (avec le même LOVELOCK) en retenir la formule « faible », où certains groupes d’espèces souvent cosmopolites jouent le rôle d’acteurs essentiels des grands équilibres dynamiques de la planète, notamment dans l’accomplissement des cycles atmosphéro-hydro-géo-logiques ;

–       il avoue volontiers notre méconnaissance abyssale, sinon la découverte toute récente, de pans entiers de la biodiversité : ainsi, ce n’est qu’en 1988 qu’ont été découvertes les micro-bactéries du genre Prochlorococcus, que leur taille avait rendues invisibles en microscopie optique ; elles forment la part essentielle du picoplancton océanique, atteignant des densités phénoménales qui les propulsent au premier rang des agents de la productivité primaire des océans, peuplés aussi d’archéobactéries, de protozoaires, de groupes entiers d’invertébrés étranges aux noms non moins bizarres (les Loricifères, les Cycliophora), découverts seulement à partir des années 1980 ou 90 ; 

–       parmi les espèces terrestres de taille plus appréciable, un grand nombre reste à découvrir : les champignons, les plantes, les nématodes, les insectes, les amphibiens, et même les oiseaux et les mammifères, offrent chaque année une moisson d’espèces nouvelles. Ce sont les forêts tropicales et équatoriales humides qui abritent l’essentiel des espèces vivantes, la moitié des espèces végétales et animales selon les dernières estimations.

S’impose alors l’urgence de mieux connaître et estimer la biodiversité avant que l’incurie humaine ne dévaste des secrets, des atouts et des valeurs dont cette propriété serait le garant.

 

Le deuxième chapitre traite du « goulet d’étranglement » de la biosphère, métaphore suggérant l’exiguïté de la situation, la restriction des issues, la rareté des degrés de liberté qui régiraient son avenir. Faits historiques, relents dialectiques, tenants et aboutissants sociopolitiques sont passés en revue, puis racontés sous la forme d’un dialogue entre l’Économiste et l’Écologiste se disputant l’écosphère humaine, en termes notamment de démographie, de ressources et de besoins économiques, d’empreinte écologique. WILSON n’édulcore pas son diagnostic : l’existence d’une décompensation bien réelle de l’écosphère face aux exigences et capacités de nuisance grandissantes de l’Humanité. Il s’arrête longuement ici sur le cas de la Chine, auquel il ne consacre pas moins de sept pages.

Puis délivre à cet égard un pronostic princeps prudent, fait de perspectives contrastées, en forme d’une interrogation qu’on peut résumer ainsi : « comment trouver des issues à long terme pour une survie à court terme de l’écosphère humaine, donc de l’Humanité ? ».

 

Le troisième chapitre s’attaque d’emblée aux contradictions flagrantes régnant entre deux PNB, l’un mesuré brut de brut par l’Économiste cité ci-dessus, le Produit National Brut, l’autre plus nuancé avancé par son protagoniste l’Écologiste, le Produit Net de Biosphère [appellation personnelle du L], qui défalque le précédent des atteintes à la biodiversité et à l’Environnement grevant à terme les richesses économiques, le capital réel de l’Humanité. Le cas précis d’Hawaï occupe huit excellentes pages ; auxquelles font suite différents cas d’espèces (la Marmotte de l’Île de Vancouver [qui n’est pas un écureuil, NdL], les escargots terrestres d’Hawaï, les amphibiens à l’échelle locale ou mondiale) qui introduisent le concept décrivant le syndrome affectant la biodiversité, résumé sous l’acronyme DEPPP (pour : Destruction de l’habitat Espèces invasives Pollution Population Prélèvement excessif). La destruction des milieux naturels et le bouleversement des cycles naturels, notamment le défrichement des forêts tropicales humides, cités et développés en premier lieu, en constituent la cause d’importance majeure. En découlent les dérèglements climatiques en cours (changements dans les régimes des pluies, modifications accompagnant le phénomène d’El Niño, réchauffement planétaire) qui risquent d’en accentuer considérablement la portée. Avec le phénomène des espèces invasives, décrit d’une façon extrêmement généreuse pour les États-Unis (avec pas moins de dix monographies d’espèces concernées de champignons, de plantes, d’animaux invertébrés et vertébrés), s’aggrave enfin l’érosion de la biodiversité. La plus terrible des espèces invasives, la notre, qui exacerbe tous les facteurs du DEPPP, fait l’objet d’une brève et lapidaire synthèse de deux pages débouchant en prédicat sur l’état de la Nature en 2100, clos par un testament en forme… d’épitaphe pour l’espèce humaine!

 

Le quatrième chapitre décrit les exploits les moins reluisants du « tueur planétaire », un serial et global killer [expression du L] qui n’aurait cessé de commettre ses forfaits depuis la Préhistoire.

WILSON traite d’abord de cas d’espèces vivantes en sursis qu’il a eu l’occasion de croiser dans des zoos ou dans leur milieu naturel, dont le sauvetage lui tient particulièrement à cœur, des espèces emblématiques comme le Rhinocéros de Sumatra, le Condor de Californie, le Crécerelle  de l’Île Maurice. Les causes supplémentaires du déclin sont, outre celles décrites aux chapitres précédents, des causes mercantiles, inhérentes au prélèvement excessif en Nature et favorisant un grave dévoiement économique : c’est bien le troisième et dernier P du DEPPP achevant le travail au noir, insidieux car gommé au passif des bilans financiers classiques, le travail de sape de la biodiversité engendré par le commerce international. D’autres espèces passées à la moulinette spéculative sont passées en revue, comme l’Antilope du Tibet [ou Chiru, NdL], dont les individus sont abattus pour produire une laine incomparable, le shahtoosh, qui finit en châles hors de prix sur les épaules de personnalités parmi lesquelles WILSON cite la reine Elisabeth II. On trouve aussi des végétaux au bord de l’extinction, dont le nombre d’individus survivants chez certaines espèces est inférieur à celui des doigts d’une seule main, voire réduit à l’unité, tel le Charme de Chine. Avec une liste de seize espèces d’animaux disparues sans rémission d’Australie depuis l’arrivée des colons européens [à laquelle j’ajouterai les grenouilles à incubation gastrique, Rheobatrachus silus et R. vitellinus, dont une est déjà citée au chapitre 3], s’ensuit l’histoire très bien documentées des destructions faunistiques massives perpétrées par les chasseurs pré- ou protéro-historiques ayant émigré sur ces îles que sont l’Australie, Hawaï, Madagascar, la Nouvelle-Zélande, Tonga ; jusqu’aux exactions commises par le nouvel Homo sapiens sapiens proto-agriculteur envahissant à la fin de la dernière ère glaciaire la terre européenne, un véritable génocide ayant touché la plupart des grands mammifères, l’Homme de Cro-Magnon compris [après la disparition des Neandertaliens évincés par ce dernier, NdL].

WILSON en tire une étude très fouillée des taux relatifs d’extinction et d’apparition des espèces, pour tenter de chiffrer au mieux la crise de la biodiversité affectant l’époque moderne, et la part de responsabilité que l’on peut incomber à l’espèce humaine. Ceci le conduit à réviser encore à la hausse la vitesse d’extinction actuelle, qui paraît s’accélérer et dépasser celle de toutes les précédentes. Bref, l’histoire de l’Homme en butte avec la biodiversité pourrait se résumer ainsi : « on s’autorise à être un tueur, on s’améliore en mal, et on récidive en pis ! » [formule du L]. La fin du chapitre laisse planer un espoir sur une interrogation : « des faits mieux connus, oui. Mais pour quelles solutions ? »

 

Le cinquième chapitre traite de la question : « combien vaut la biosphère ? ». Avec le cas du grand Pic à bec d’ivoire du sud-est des Etats-Unis, apparemment totalement disparu [en fait, il aurait été contacté depuis, après soixante années d’éclipse, dans le Cache River National Wildlife Refuge, dans l’Arkansas, en février et avril 2004, mais les faits restent controversés, NdL], l’auteur introduit puis développe les raisons matérielles de protéger la Nature et les espèces vivantes. Sont traités et chiffrés les produits et services offerts par la Nature, ex. : la purification naturelle de l’eau ─ que New York, et Atlanta, ont fini par réinvestir ─, la pollinisation des cultures, la production de bois d’œuvre, la pêcherie. WILSON rappelle et discute un fait majeur, qui reflète des synergies écologiques entre espèces : plus la biodiversité des écosystèmes croît, plus la productivité et la stabilité de ceux-ci augmentent (il cite l’étude européenne BIODEPTH). En découlent de nouveaux modes de recherche et de gestion, en agriculture d’abord [où WILSON, curieusement, ─ mais on connaît ses liens avec certaines firmes américaines ─  s’empare surtout du débat lié à l’adoption des OGM, jugeant celle-ci inéluctable ; mais élude l’apport des synergies écologiques au bon fonctionnement des agrosystèmes, là où l’ex-triade polyculture-fourrage-élevage avait réussi à créer les terroirs les plus stables et les plus productifs de la planète, sans gaspillage énergétique ni épuisement des sols, comme ce fut le cas dans la vallée du Nil dans l’Égypte antique, ou pour l’exploitation issue de la première révolution agricole qui perdura dans certaines campagnes européennes, notamment françaises, jusqu’à la seconde guerre mondiale, NdL], en médecine (avec l’utilisation des espèce fongiques, végétales, ou animales sauvages), en cosmétique, en valorisation énergétique, par une exploration globale de la biodiversité et la valorisation technique de ses ressources. WILSON parachève le chapitre en donnant des exemples chiffrés très significatifs de cette activité, appelée bioprospection, aux retombées et autres innovations technologiques multiples, où investissent massivement de grands groupes pharmaceutiques.

 

Le sixième chapitre, « Pour l’amour de la vie », traite des aspects psychologiques, philosophiques, éthiques, moraux, pouvant structurer ou non l’Homme, dans ses pensées, ses comportements, face à la Vie, aux autres formes de vie. L’individualité ontologique de chaque être vivant, l’unité historique et génétique du monde vivant, l’unicité du système émotivo-cognitif conditionnant l’activité sociale humaine, la communauté de perception des sentiments esthétiques inspirés par le monde vivant, sont autant de facteurs pouvant  renforcer chaque être humain dans le respect de la Vie. Partant du concept apparemment instinctif de biophilie, WILSON pousse l’analyse des processus pouvant en orienter la maturation ou la désaffection psychologique chez l’enfant ; d’où cette plasticité de nos choix préférentiels en matière d’environnement et d’habitat domestique, dans ceux qui nous lient aux animaux, les uns jugés plutôt inquiétants (serpents…), d’autres plutôt très rassurants rassemblant l’essentiel de ceux dits de compagnie. L’auteur termine par quelques souvenirs personnels d’enfance sur l’attrait pour le monde sauvage (« wilderness »), sentiment qui lui paraît déterminant dans l’éclosion puis dans l’affirmation d’une vocation de naturaliste, certes ; mais aussi dans celle d’explorateur, de découvreur. Quoi de plus formateur pour le futur adulte décidé à se risquer dans l’inconnu, à apprécier la nouveauté, à s’adapter et à persévérer dans l’adversité, et donc à jouir d’une vraie liberté, ce à quoi semble nous inviter le flux & reflux perpétuel de l’existence.

 

Le septième chapitre est, très logiquement, le plus long, le plus touffu, le plus synthétique aussi, et sûrement le plus ambitieux dans sa présentation de « la solution », des solutions plutôt, à rechercher pour remédier à l’involution dans laquelle s’engagerait l’Humanité.

Après un résumé des risques économiques, politiques et écologiques à long terme de la surexploitation et de la destruction de l’Environnement, il expose le clivage éthique prégnant, paralysant, entre le vaste clan des partisans de l’Humain à tout prix et celui des écologistes et environnementalistes se vouant au respect princeps de la Nature. Il veut dépasser cette contradiction en invitant l’idéologie politique dominante à s’engager sur la voie d’un progrès conjoint, convergent, de l’économie générale et de la conservation de la Nature. Sont franchement abordés et discutés l’apport des sciences et techniques à cette réorientation sociétale, et l’influence possible à cet égard de doctrines plus favorables à la Nature au sein des quatre grandes religions monothéistes. Est détaillé un programme de protection des écosystèmes terrestres et des espèces sauvages, listant l’importance des « hot spots » de biodiversité, celle donc des forêts vierges tropicales et leur gestion forestière, des lacs et bassins fluviaux, des zones littorales avec les récifs coralliens, la cartographie et l’inventaire des richesses naturalistes, l’essor des économies locales comme niveau opérant déterminant pour la conservation, la recherche en bioprospection, l’accroissement des zones naturelles protégées, avec le renfort des zoos, sans oublier le contrôle démographique. Une stratégie mondiale se doit d’adapter l’effort scientifique et technique international, de réarticuler les activités du secteur privé et de la sphère publique, par des programmes d’études et un développement économique respectant traités et conventions imposés à l’échelle internationale. WILSON discute du statut des ONG, de leur rôle grandissant entre les états et les acteurs privés, en développant les exemples du WWF, de The Nature Conservancy. Il décrit la logique d’une politique globale de conservation unissant les niveaux local, régional, national et supranational, depuis la mise en réserve locale jusqu’aux opérations de « déconcession territoriale de conservation » (ex. en Guyana, Bolivie, Suriname), sans éluder ses aspects financiers (transfert de subvention, fiscalité environnementale, acquisition foncière) ou ses limites réglementaires.

Il termine ce tour d’horizon des forces en présence en saluant les capacités de responsabilisation et de protestation citoyennes, qui peuvent mobiliser la société civile ; et invite les manifestants, les lanceurs d’alertes, les militants associatifs, et notamment les jeunes… à ne pas déserter le terrain.

Et c’est sur une note de confiance en la sagesse humaine qu’il nous persuade du bien fondé de réussir cette transition incontournable vers un monde naturellement acceptable, qui serait par nature, en Nature, tout simplement vivable.

 

Des notes et commentaires bibliographiques sur vingt-six pages complètent la base documentaire accumulée par le livre, en permettant de creuser la valeur heuristique comme opératoire des principaux concepts maniés par l’auteur. Livres, revues, journaux, rapports institutionnels, textes réglementaires et juridiques, références Internet, communications personnelles à l’auteur sont mis à contribution.

 

Un glossaire de sept (plutôt six) pages et un index de neuf pages terminent l’ouvrage.

 

Défauts et qualités du livre :

Les rares défauts formels relèvent quasi exclusivement d’une insuffisance de travail éditorial original que l’éditeur français n’aurait pas cru bon de bonifier : le glossaire reste hélas sous-dimensionné ; et l’index serait à revoir, vu son insuffisance. C’est LE défaut principal du livre, dont il torpille une très grande majorité des données, des noms d’espèces, des noms propres de personnalités.

La traduction est fidèle, élégante ; l’adaptation du manuscrit original ne semble pouvoir être mise en doute, voire en défaut, que sur des dénominations d’espèces (nous n’en avons relevé qu’une ici).

On aurait pu peut-être profiter d’un épilogue synthétique après le 7e et dernier chapitre ; mais chacun des chapitres l’est, en fait, selon une trame qui relance et cadence l’exposé des idées.

Cette absence de volonté panoptique, et donc de prétention prémonitoire ultime, ne font que mieux renforcer l’intégrité didactique et l’exigence pragmatique de WILSON qui soumet les constructions théoriques au crible de l’évaluation grandeur Nature des étude de terrain ; et retient surtout l’expresse validation de leurs applications pratiques qui débouchent sur les actions de conservation.

Il évite ainsi de s’/nous enfermer dans des idéologies qui sont la marque hélas obligée de trop d’entreprises humaines, sans faire l’économie d’une analyse critique du sujet des contre-cultures à la Nature, qui nous déforment, rabaissent nos opinions, et nous entraînent à tant de pertes…

Le style est très vivant, le vocabulaire reste accessible, portant au mieux le charisme, l’autorité et la lucidité incontestables de l’auteur impliqué concrètement à tous les niveaux de réflexion et d’action que suscite un champ aussi vaste.

On ne peut que relever l’ancrage documentaire souvent très nord-américain de l’ouvrage, terre d’élection de l’auteur. Mais il en développe une approche tellement élargie, sur les terrains et dans les domaines les plus divers, qu’elle en devient exemplaire du cadre international investi non moins résolument, partout ailleurs dans le livre.

Nous avons affaire à un passionnant et étincelant travail d’Histoire naturelle et de réappropriation culturelle basé sur une véritable enquête, sans cesse corrélé à des expériences, des confrontations, des prises de position multiples. L’ensemble convie le lecteur autant à l’adhésion qu’à l’exercice critique, aidé en cela par un copieux appareil de notes.

C’est aussi un courageux exploit de réactualisation, comme de mise en perspective politique, des faits et données traités par l’auteur dans son précédent ouvrage sur le sujet (voir bibliographie ci-après).                                                                                                                                            

 

On tient ici une vraie feuille de route de la Convention des Nations-Unies sur la Biodiversité (CDB), élaborée en 1992 au moment du Sommet de la Terre de Rio, incluant et affinant les recommandations émises lors du dernier Sommet de la Terre de Johannesburg en 2002, dont les résultats concrets furent plutôt jugés décevants par les acteurs scientifiques de la conservation, WILSON compris.

La transition politique aux États-Unis (qui n’ont pas encore ratifié la CDB) et la crise économique mondiale en cours pourraient entraîner la communauté mondiale à infléchir résolument son histoire selon les axes d’un développement durable, favorable à la biodiversité, tel que le prône WILSON dans cet ouvrage.

 

Bibliographie sélective sur le sujet
Biodiversité, Biologie, Écologie, Cultures et Politiques de la Conservation de la Nature

Sont cités par ordre alphabétique d’auteurs, des livres publiés/traduits en langue française (à deux exceptions près), dans leur version/édition la plus récente, disponibles actuellement en librairie.

BARBAULT R. (2008), Un éléphant dans un jeu de quilles. Paris, Le Seuil, coll. Points. 

BLONDEL J. (1995), Biogéographie : approche écologique et évolutive. Paris, Masson, coll. Écologie.

BOYD R., SILK J. B. (2004), L’aventure humaine : des molécules à la culture. Bruxelles, De Bœck Université.

COURTILLOT V. (1995), La vie en catastrophe. Paris, Fayard, coll. Les chemins de la science. 

DELORT R., WALTER F. (2001), Histoire de l’environnement européen. Paris, PUF. 

DIAMOND J. (2006),  Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Paris, Gallimard. 

DORST J. (1970), La nature dé-naturée. Paris, Le Seuil, coll. Points.

DROULERS M. (2004), L’Amazonie : vers un développement durable. Paris, Armand-Colin, coll. U.

FUSTEC É., LEFEUVRE J.-C. et collaborateurs (2000), Fonctions et valeurs des zones humides. Paris, Dunod , coll. Technique et Ingénierie. 

GARGAUD M. et collaborateurs (2003), Les traces du vivant. Pessac, Les presses universitaires de Bordeaux.

HAINARD R. (1993) , Et la nature ? Genève, Gérad de Buren, édition originale 1943 ;  Blois, Hesse. 

LAUGHLIN R. B. (2005), Un univers différent. Paris, Fayard, coll. Le temps des sciences. 

LEAKEY R. (1999), La sixième extinction. Paris, Flammarion.

LÉVI-STRAUSS C. (2008), Tristes tropiques et autres œuvres. Paris, Gallimard, coll. La Pléiade.

LOVELOCK J.E. (1997), Les âges de Gaïa. Paris, Odile Jacob, coll. Opus. 

MARGULIS L., LOVELOCK J. E. (1989), Global Ecology. San Diego, Academic Press.

MORIN E., KERN A.-B. (1993), Terre patrie. Paris, Le Seuil, coll. Points. 

RAMADE F. (1999), Le grand massacre. Paris, Hachette Littérature. 

RAMADE F. (2003), Éléments d’écologie : écologie fondamentale. Paris, Dunod, coll. Sciences Sup, 3e édition. 

RAMADE F (2006), Éléments d’écologie : écologie appliquée. Paris, Dunod, coll. Sciences Sup, 3e édition. 

REEVES H., LENOIR F. (2005), Mal de Terre. Paris, Le Seuil, coll. Points. 

TUDGE C. (2002), Néandertaliens, bandits et fermiers – les origines de l’agriculture. Paris, Cassini.

VAN SCHAIK C., VAN DUIJNHOVEN P. (2004), Among orangutans : red apes and the rise of human culture. Cambridge, Belknap Press/Harvard University Press.

WILSON E. O. (1993), La diversité de la vie. Paris, Odile Jacob.

 

Article de recension mis en ligne :

Stéphane Callens, « Edward O.Wilson, L’Avenir de la vie, Seuil, Paris, 2003 », Développement durable et territoire, Publications de 2003, mis en ligne le 1er mai 2003.
 http://developpementdurable.revues.org/document1313.html.      

Pierre Delbove                                                                                                                                       

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